24.04.2010

De l'autre côté du miroir

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Mon voyage se poursuit vers le sud du Japon. J’ai décidé d’aller chercher le soleil : marre de la pluie ! C’est pas la peine d’avoir quitté la Bretagne pour retrouver le même temps à l’autre bout de la planète. À moins que je me trimballe un petit nuage gris de pluie au-dessus de la tête en permanence ? Un passager clandestin dont je me serais bien passé…

À Shikoku, au moins il fait beau. Je retrouve un climat californien comme je l’avais connu quelques mois auparavant. Il doit faire dans les 22° ! Ça me va pour commencer.

En fait, je ne voulais pas vous parler de météo, mais de deux ou trois choses qui m’ont choqué, et qui ne font pas forcément parties de l’image lisse et tranquille qu’on peut se faire du Japon. Durant mes deux séjours, je vous ai surtout vendu du bonheur : les paysages, les traditions, le modernisme, la beauté et le raffinement en toutes choses…

Et puis, il y a aussi l’exclusion. Totale et définitive. Le Japon a aussi ses SDF, plus ou moins visibles aux yeux de leurs compatriotes. Il faut savoir que l’intérêt collectif prime sur l’individu.

L’individu n’existe que par rapport à son appartenance à un groupe : travail, usine, sport... Le principal étant bien entendu le travail et les collègues. D’ailleurs, un employé ou un cadre se présentera en disant son nom, puis la société à laquelle il appartient : M. Mishima, Sony, par exemple. Après, on apprendra qu’il est comptable, logisticien ou autre.

Avec la crise économique, ou les crises économiques, passées, présentes et à venir, (puisqu’en fait on nous la sort à tout bout de champ et à toutes les sauces comme prétexte à toutes les saloperies sociales, passées, présentes et à venir, mais c’est un autre débat.) pas mal de Japonais se sont retrouvés licenciés. Chose incroyable avant 1990, où c’était l’emploi à vie qui était la règle. Des milliers de personnes désemparées se sont rapidement retrouvées à la rue, constatant que nous seulement ils n’avaient plus de travail, mais qu’ils étaient également exclus du groupe auquel ils appartenaient, et donc, de la société !

C’est ainsi qu’on a commencé à voir pour la première fois des SDF, des anciens cadres ayant tout perdus, pas seulement matériellement, mais également socialement. Plus d’amis, de relations, de collègues, de soutien moral tout simplement. Et comme c’était quelque chose d’inédit au Japon, rien n’avait été prévu pour subvenir à ce genre de situation. Et depuis vingt ans, celle-ci n’a guère évoluée.

Ce sont des exclus. Ils le savent, et tout le monde le sait. Alors pour eux les règles, l’éthique, n’ont plus grandes importances.

Il y a quelques jours, dans le métro de Tokyo, j’ai assisté à une scène que je pensais impossible ici. Un SDF est monté dans une rame avec plusieurs sacs à dos, des cabas pleins, toute sa richesse. Un chef de quai du métro en uniforme, masqué, ganté, l’a aidé à déposer tous ses sacs dans la voiture. Puis le métro a démarré. Comme il y avait une place libre, il est allé s’assoir, laissant ses affaires dans l’entrée. Evidemment, à la station suivante, personne ne pouvait ni monter, ni descendre. Un jeune s’est alors occupé de mettre tous les sacs sur les côtés afin de libérer l’accès. Le SDF n’en avait rien à faire. Personne ne le regardait et il ne regardait personne non plus. À un moment, il a craché par terre à ses pieds, à commencer à faire divers bruits de divers orifices. Personne n’a réagi, ni coup d’œil, ni moue dégoutée, ni réflexion, rien. Comme s’il était totalement invisible. Et c’est ce qu’il était pour toutes les personnes qui étaient là. En face de moi était assise une occidentale, probablement une américaine. Nous nous sommes regardés. Je lisais dans ses yeux le même étonnement qu’elle devait lire dans les miens. Au-delà de son exclusion, il n’existait plus ! Et les compatriotes de ce SDF n’existaient pas plus pour lui. Pourquoi à ce stade respecter encore les règles sociales qu’on lui avait inculquées depuis son enfance ? On crache, on pète, on se mouche avec les doigts… On est tout seul…

Je les ai souvent croisé ses SDF. On les trouve beaucoup à l’abri sous des bâches bleues dans le parc de Ueno, au nord de Tokyo, et d’où la municipalité tente de les chasser. Toujours sauvegarder les apparences, cette image lisse et tranquille du Japon, ne pas gêner la vue de ceux qui se promènent dans le parc. Mais les SDF s’organisent, se regroupent, recréent ce qu’ils ont toujours connu : ils se rassemblent en bandes, se socialisent à leur façon en recréant un semblant de société à leur échelle, avec des règles et une hiérarchie interne.

Comme dans la journée ils n’ont pas le droit de résider dans Ueno, chacun rassemble ses affaires et quelques uns sont désignés pour les garder tandis que les autres vont faire la manche et cherchent à manger pour le groupe.

On s’aperçoit que la société japonaise, bien réglée, bien ordonnée, trop, est en fait un carcan dont les Japonais sont prisonniers. Ils en sont conscients, mais s’en accommodent parfaitement. Pour les soulager de cette contrainte sociale, certaines soupapes de sécurité existent, codifiées également. C’est tout d’abord l’alcool, le sexe et le jeu.

« Ah oui ? Quand même ! »

Je vous entends déjà… Mais n’oublions pas que tout est codifié. En ce qui concerne l’alcool, il est de coutume d’aller boire un coup entre collègues après le travail. Dans ces moments-là le saké coule à flot. Alors on se lâche. La hiérarchie tend à disparaitre, et nombreux sont ceux qui finiront dans un « hôtel capsule » près de la gare d’où ils ont vu s’éloigner, en double, le dernier train qu’ils pouvaient encore prendre pour rentrer chez eux.

Ensuite, le sexe. Non, je ne vais pas vous parler de pratiques hors normes, de perversités orientales, de partouzes géantes et « débridées », bandes de dépravés fessebouquiens. Il s’agit tout simplement de l’institution des « Love-hôtel », qui n’ont rien à voir avec des hôtels de passes. Ce sont des établissements situés, quand même, dans des rues discrètes, dans les banlieues industrielles au bord des autoroutes, ou dans des quartiers particuliers comme les collines de Shibuya. Là, il faut imaginer des décors kitch au possible, style hacienda mexicaine, bistro parisien (si, si…) château de la Loire, etc… Là se retrouvent des couples illégitimes ou non, qui ont besoin de pimenter un peu leur vie sexuelle dans un autre décor et pour d’autres phantasmes… J’avoue que c’est une idée qu’il faudrait importer en France…

Bref, passons…

Enfin, le jeu. Les asiatiques aiment le jeu, et au Japon il y a le pachinco. Sorte de billard vertical ou tombent des billes d’acier que l’on doit mettre dans des alcoves ou des sortes de tulipes pour gagner d’autres billes. Personnellement, je n’ai pas trouvé trop d’intérêt à ça, et ça demeure un mystère pour moi. Toujours est-il que ça existe et que des milliers, millions, de Japonais sont adictes jusqu’à y laisser des fortunes et donc se ruiner. C’est aussi une institution, gérée en général par les yakuza, la mafia japonaise, mais qu’on laisse faire contre certains services qu’eux seuls peuvent rendre, notamment aux politiques… Dans certaines salles, on trouve des milliers de machines, avec derrière les joueurs acharnés qui vont avec. Je suis allé à Kabuki-chô, le quartier des plaisirs. En entrant dans une salle, j’ai aussitôt été agressé par le bruit infernal des billes qui tombaient par milliers. Puis l’odeur. Odeurs de sueur, de crasse, de négligé, à peine dissimilées par la fumée de tabac qui planait à un mètre cinquante du sol. Je suis ressorti avec un acouphène qui m’a duré 3 jours, et une dose de nicotine dans les poumons pour les six mois à venir.

Voilà, je m’aperçois que j’ai fait long, et que j’ai écrit une bonne partie de la nuit, la vôtre…

Il est dix heures du matin, le soleil est levé sur la baie de Kochi. Je vais aller y faire quelques photos au bord de l’océan Pacifique…Photo st malo 025.jpg